En bref

2018 : mon TOP 10 et le TOP 3 des critiques les plus lues

L’été aura pointé trois fois au moins cette année, réchauffant le cinéma d’une douceur qu’on souhaiterait volontiers paresseuse et éternelle. Au phénomène « Mektoub my love » de Kechiche qui semblait ne plus vouloir finir, sans autre trajectoire que celle de l’oisiveté légère et séduisante de la saison chaude, « Call me by your name » de Guagagnino préférait l’ambiance cotonneuse et parfaite où l’amour surgit et déchire dans un même mouvement absolu. Une léthargie salvatrice, seulement réveillée par l’énergie passionnée de « Leto » (L’été) de Serebrennikov, joli délire punk transporté par la musique rock.

A ces délices brûlants se sont heurtés aussi, hélas, quelques œuvres glaçantes, parmi lesquelles la bêtise d’ « A genoux les gars » d’Antoine Desrosières ou la vacuité d’ « Eva » de Jacquot, des « Filles du soleil » de Husson et d’ « Un couteau dans le cœur » de Gonzalez – que j’avais cependant tellement envie d’aimer.

Ma plus grande frustration pourtant restera certainement la confirmation d’un nouveau circuit de distribution, où les événements ont désormais lieu sur Netflix dans un salon, supplantant l’expérience immersive et commune d’un cinéma. C’est dans cette salle virtuelle qu’on a vu fleurir le nouveau film des Frères Coen ou le possible film de l’année « Roma » de Cuarón.  Donc, hormis les quelques critiques enthousiastes qui ont eu la chance de voir ce chef-d’œuvre sur grand écran, le film devra se contenter d’une petite fenêtre… voire passer à côté d’un public non adepte du binge-watching et, de fait, non abonné à Netflix. Si je les remercie de contribuer à la création et à la survie d’une certaine forme d’indépendance, je déplore dans le même temps cette injonction à consommer en masse des œuvres d’une telle ampleur cinématographique…

Heureusement, le cinéma de salles est encore plein de vivacité et de surprises, comme le prouve cette sélection de coups de cœur, dont « Les Garçons sauvages » et « Le ciel étoilé au-dessus de ma tête » incarnent à eux seuls toute la créativité foisonnante d’un cinéma français en pleine forme !

1) BURNING de Lee Chang-dong
La raison : Quelque part entre la vérité et le mensonge, « Burning » est une ambiance, une sensation qu’il faut ressentir pleinement pour en éprouver la puissance, transcendant cette course immobile et paranoïaque par son élégance contemplative. Construit tout en nuances et variations, le film n’est pas seulement un chef d’œuvre gracieux et trompeur, c’est une Palme d’or – imaginaire.

2) LES GARÇONS SAUVAGES de Bertrand Mandico
La raison : D’une extravagance sans pareille, le film est peut-être l’un des plus ambitieux de l’année. Déjà parce qu’il ne ressemble à aucun autre, créant les propres codes de son univers fantaisiste et grotesque, à la fois érotique et impertinent. Ensuite, parce que l’audace dont il fait preuve diffuse une fraîcheur et un culot bienfaiteur au cinéma… Excitant !

3) LE CIEL ÉTOILÉ AU-DESSUS DE MA TÊTE de Ilan Klipper
La raison
 : Dans une autre veine hallucinée, « Le ciel étoilé… » est une pure crise de démence. Cette delirium thérapie contagieuse a ce qu’il faut de drolatique et de névrosé, sans pour autant nous « prendre la tête ». Il faut avouer qu’à ce niveau le film tient quasiment du miracle, tant ce bordel criard et chaotique frôle toujours la catastrophe ou l’excès sans jamais vraiment y céder, explorant les expressions à la fois dichotomiques et poreuses d’un rapport exalté ou raisonné aux choses. Inoubliable.

4) THE HOUSE THAT JACK BUILT de Lars Von Trier
La raison
 : Impossible de ne pas mentionner Lars Von Trier et sa cruauté toujours habile et si géniale, qu’il me tardait de retrouver après son diptyque « Nymphomaniac » plutôt poseur et ennuyeux. Dans une forme olympique, le film alterne avec brio atrocité et humour noir, dont le malaise se déploie progressivement jusqu’à l’insupportable. Alors, on peut y contester cinq minutes superflues où les obsessions provocatrices du réalisateur interfèrent avec le film, mais reste que ce serial-killer torturé par son inaptitude artistique est traité formidablement.

5) THREE BILLBOARDS de Martin McDonagh
La raison
 : Rarement un film n’aura aussi bien illustré l’expression « passer du rire aux larmes ». A la fois furieusement drôle et émouvant, ce film écrit au cordeau et débordant d’idées géniales a la beauté de dépasser les clichés pour montrer que derrière le masque de l’ignoble, chacun possède sa part d’humanité… Quelquefois désuet ou stéréotypé, le film recèle aussi un humour noir féroce et une rage ardente, qui donnent au personnage de Frances McDormand des allures trépidantes de super-héroïne. Mordant !

6) UNE AFFAIRE DE FAMILLE de Kore-Eda Hirokazu
La raison : Non seulement cette Palme d’or est une fable élégante et distinguée, mais en plus, on se demande comment Kore-Eda parvient encore à tisser autant de poésie autour d’un sujet qu’il semble avoir déjà traité de fond en comble. Ni tout à fait mélancolique ni tout à fait heureux, le film n’envisage que le charme du drame intime où une famille s’adopte mutuellement et se choisit, contre la loi et la génétique même. Superbe.

7) SEULE SUR LA PLAGE LA NUIT et LA CAMÉRA DE CLAIRE ex-æquo de Hong Sangsoo
La raison : Hong Sangsoo est un cinéaste de l’abondance, alors que « Grass », son troisième film en un an, vient de sortir ! Volubile et inspiré, le coréen – adepte des scènes de repas philosophiques en plan fixe –  nous offre deux nouvelles variations entre le spleen et l’idéal. Si le premier est profondément mélancolique, l’autre est une promenade figurative, d’où émane un humour incongru et surprenant. Dans les deux cas, le procédé semble si dérisoire qu’on s’émerveille toujours que la magie opère si bien…

8) GIRL de Lukas Dhont
La raison : Un premier film d’une grâce sidérante. Ici, la transition du personnage a quelque chose de naturel: Victor est déjà devenu Lara, et le traitement hormonal qu’elle débute lui promet de devenir complètement femme. Alors, pourquoi est-elle malheureuse ? En choisissant un personnage transgenre, le film explore le malaise adolescent et cette période intermédiaire entre deux sexes et entre deux âges, pour exprimer la violence et la souffrance de façon radicale. La méchanceté des camarades ou la douleur du corps déformé par les répétitions de danse deviennent autant d’étapes inévitables, qui renvoient au ressentiment de Lara pour sa propre identité. Quelle claque.

9) CALL ME BY YOUR NAME de Luca Guadagnino
La raison : Que tout semble doux et cotonneux dans cet été italien, dont la langueur et le temps suspendu enveloppent le spectateur dans une bulle apaisante. Cette bienveillance permanente, où ni le chaos ni le heurt ne semblent pouvoir perturber la beauté de cet été parfait, épargne de tout, sauf de l’apprentissage du premier amour : celui, inoubliable et bouleversant, qui survient à la saison des vacances. Délicieux.

10) TESNOTA de Kantemir Balagov
La raison : Doit-on tout accepter pour sauver un proche ? « Tesnota » se réduit d’abord à un mot, « étroit ». Une idée d’étroitesse  qui constitue la base de toute l’intention artistique, narrative et esthétique du film. Bref, une expression du malaise, qui explore jusqu’à l’infime les significations littérales et morales d’un terme aussi large qu’il se révèle oppressant. De l’étroitesse d’esprit (l’intolérance), l’étroitesse des choix (l’intime), l’étroitesse des communautés (les cultures) à l’étroitesse des cadres (le confinement), le film distille dans son énoncé même les sentiments contradictoires d’une héroïne claustrophobique, prise entre l’asphyxie des relations familiales et leur sécurité rassurante. Remarquable.

Quant à votre Top 3 chers lecteurs, merci d’avoir lu et aimé comme moi ces films :

1) Burning de Lee Chang-dong
2) En mille morceaux de Véronique Mériadec
3) Call me by your name de Luca Guadagnino

Annabel Fuder

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4 réflexions sur “2018 : mon TOP 10 et le TOP 3 des critiques les plus lues

    • Burning n’est pas seulement le meilleur de l’année, c’est un chef d’œuvre dans l’absolu. Dommage il ne se prête pas vraiment au petit écran par son ampleur et sa progression assez lente. Sinon, les Garçons Sauvages et Le Ciel étoilé sont vraiment des pépites indépendantes françaises. A voir pour leur créativité bienfaitrice et leur côté terriblement décalé ! Des films à conseiller de ton côté ?

      Aimé par 1 personne

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