Cinéma vérité/En bref

En bref : LES MOISSONNEURS d’Etienne Kallos

NOTE 2,5/5

Afrique du Sud, Free State, bastion d’une communauté blanche isolée, les Afrikaners. Dans ce monde rural et conservateur où la force et la masculinité sont les maîtres-mots, Janno est un garçon à part, frêle et réservé. Un jour, sa mère, fervente chrétienne, ramène chez eux Pieter, un orphelin des rues qu’elle a décidé de sauver, et demande à Janno de l’accepter comme un frère. Les deux garçons engagent une lutte pour le pouvoir, l’héritage et l’amour parental.

Peut-on pécher par excès de bienveillance ? C’est en quelque sorte le sujet de ce film qui, outre témoigner de l’existence d’une communauté Afrikaners cloisonnée dans l’étroitesse d’une dévotion ritualisée et pesante, dresse surtout le portrait d’une famille a priori idéale. Or notre humanité se constitue aussi dans ses failles, ce qui nourrit ainsi le film d’une dramaturgie à la fois intime et universelle. Illustrer la religion comme soutien social et moral nécessitait d’en montrer la récurrence et l’habitude – presque cérémoniale – dans toutes les situations de la vie. Au point que la prière devienne autant le guide que le secours, jusqu’à s’aliéner de croyances salvatrices pour apaiser son corps et son esprit, et s’en remettre à Dieu pour ne plus avoir à assumer la culpabilité de ses choix. Ce qui était un climat de confiance, au fur et à mesure, se révèle donc peut-être une manière de se protéger soi-même, avant de protéger les autres.

Ici, l’épreuve s’incarne par l’arrivée de Pieter, orphelin et désorienté, qui vient naturellement bouleverser l’équilibre accommodant de la cellule familiale dans laquelle chacun avait trouvé une place qui lui était propre. « Ouvre ton cœur », donne et reçoit en retour… Si ces grands principes sont censés éprouver la foi et la bonté de ceux qui y croient, en pratique, les appliquer à l’adolescence relève évidemment d’une épreuve plus difficile encore. A cet âge charnière, où l’individu dans son corps et son esprit tout entier change, la réorganisation familiale dans laquelle il faut désormais intégrer un inconnu se vit comme une agression. Ce qui, de fait, engage une guerre fratricide entre Janno – fils modèle – et Pieter – fils rebelle – dont les enjeux viennent peu à peu dissiper les fondements même de cette communauté.

Comment croire quand Dieu vous a abandonné ? Peut-on aimer tout le monde ? A vouloir contraindre autant de paix et d’amour, le risque est de développer un amour artificiel, plutôt commandé par devoir de charité que par véritable penchant. Ce délitement, le film le dépeint avec beaucoup de justesse et de pudeur, jusqu’à manquer quelquefois d’émotion véritable. Un devoir de réserve, aussi, dans un clan où les sentiments s’expriment avec distance et se disent en silence.

« Les moissonneurs » évoque la culture, parle de semence et de récolte ; et ses personnages sèment justement l’amour pour en récolter la cohésion. Cette crise d’appartenance qui née de cet ébranlement, se rapporte à la fois au sentiment d’abandon et aux conséquences de l’adoption. Mes parents m’aiment-ils vraiment ? Les liens affectifs peuvent-ils remplacer les liens du sang ? Si le sujet rappelle évidemment celui d’ « Une affaire de famille » , la raison religieuse est une composante spécifique qui entraîne le film sur des terrains moraux plus complexes encore, puisqu’il interroge directement la spontanéité même de la démarche, et sa nature sincère, qui n’était jamais remis en cause dans la Palme d’or. D’un point de vue plus large encore, le film fait aussi le parallèle avec la communauté Afrikaners toute entière, elle-même au centre et à la marge d’une Afrique du Sud morcelée. Et qui plane comme une ombre, sur ces champs baignés d’une lumière brûlante et définitivement christique

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