Cinéma vérité

UNE COLONIE de Geneviève Dulude-De Celles

NOTE 3/5

Mylia, une enfant timide et farouche, s’apprête à quitter sa campagne natale pour la grande école. À la recherche de repères dans ce milieu qui lui semble hostile, elle apprendra à mieux se connaître à travers la rencontre de Jimmy, un jeune autochtone marginal de la réserve voisine. Mylia avancera comme elle peut, parfois maladroitement, en se frottant à l’absurdité de l’adolescence, à ses malaises et à ses petites victoires.

Une pétulante fillette en maillot rose joue avec une grenouille dans un marais puis s’émeut d’une poule mourante, picorée par ses congénères. Une scène de la vie pas tout à fait ordinaire pour un spectateur urbain, et qui dit dès les premières minutes, la cohabitation de la beauté et de la dureté de la nature. Joli contrepoint à l’histoire que veut raconter « Une colonie », installée du côté de la campagne québécoise, frontalière d’une réserve amérindienne. De ce décor singulier et sauvage, le film en fait la matière première d’une réflexion universelle, à l’aube d’une nouvelle rentrée scolaire.

La transition adolescente au cinéma est souvent marquée par la conquête d’un territoire, comme par l’expérience et l’excès qui concourent justement à rechercher ses propres limites. Cette construction s’effectue ici avec bien plus de pudeur et de timidité, et participe d’une certaine manière à l’attachement du spectateur pour Mylia. Une jeune fille « normale », sans aspérité ni colère apparentes, par opposition à sa petite sœur, pétillante et extravertie. En creux pourtant, sa passivité ne fait qu’étouffer une violence intérieure, moins immédiate, moins démonstrative mais pour autant tout à fait consciente. La cruauté qui s’exerce n’est que rarement ouvertement exposée, mais le film disperse ainsi quelques indices d’un passé récent, qui pointent l’injuste solitude de la jeune fille. Inutile d’en donner les détails sordides : la méchanceté juvénile ici n’a pas besoin d’être décrite pour être ressentie. De ce point de vue, le film ménage subtilement ce sentiment diffus et profondément « adolescent » dans sa manière intime de s’exprimer. En cela, nul besoin d’être expansif pour se montrer rude. Au contraire, ce tiraillement de Mylia, qui joue le jeu et se laisse volontiers « tester » par ses nouvelles copines, ne fait que renforcer son malaise intérieur, comme s’il fallait fatalement se sentir prise au piège pour se sentir acceptée. C’est ici toute la perversité de la jeunesse.

« Une colonie » se démarque par son traitement rigoureux et quasi-documentaire – d’où provient par ailleurs la réalisatrice. Plutôt conventionnel dans sa mise en scène, le film n’abuse pas d’effets de style, et se concentre davantage sur la richesse de l’intime. Jusqu’où faut-il se renier pour s’intégrer au groupe ? Sans danger véritable ni drame spectaculaire, le film s’inspire de la banalité de l’adolescence elle-même, et de son image nécessairement provocatrice – de la découverte de la sexualité au simple plaisir de charmer – pour interroger notre désir de conformisme et la pauvreté des relations artificielles. C’est à cette brutalité-là que le film se confronte d’ailleurs le plus directement. En écho à son titre qui pose la question de l’appartenance, la cinéaste choisit pour ses scènes de classe de ne s’intéresser qu’aux cours d’éducation civique. Une manière – documentaire, encore – d’aborder à partir de véritables ouvrages historiques, la culture du rejet et des différences, entre colonisateurs et colonisés, comme ses conséquences plus contemporaines ; parallèle troublant avec l’ostracisation des amérindiens, qui partagent pourtant le même morceau de territoire.

Sans doute sa véracité revendiquée manque d’un éclat fort pour réellement perdurer. Il n’empêche, le film gagne en intensité chaque fois qu’il convoque un souvenir de notre propre adolescence. Si l’enjeu est moins de sacraliser cette période que d’en observer les mouvements émotionnels, « Une colonie » restitue remarquablement cette quête de soi. Quitte à devenir un peu littéral certes, mais qui invite, comme il peut, à « déborder du cadre ». Un peu policé, mais très intelligent.

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