En bref

Top 2020 : instinct de survie

Rarement la réalité n’aura autant été aussi proche d’un scénario de Lars von Trier, réinterprétant trait pour trait les rouages d’une dystopie cruelle et injuste. En dépit de la désertification forcée des salles, fermées, rouvertes, refermées, le cinéma, fort heureusement, n’a pas cessé d’exister, exaltant même un contagieux besoin de vivre.

Le personnage de Maryam, dans « Yalda, la nuit du pardon » de Massoud Bakhshi, est déjà une métaphore de cet instinct de survie, alors que, condamnée à mort, elle tente de convaincre les téléspectateurs d’une émission de télé-réalité de lui accorder la grâce… Dans « Un fils » de Medhi M. Barsaoui, la lutte d’un père pour la survie de son enfant s’opère plus discrètement, mais de façon plus cornélienne aussi, dans un fragile équilibre entre le cœur et la raison, l’honnête ou l’irréparable. Chez Midi Z, « Nina Wu » est littéralement poursuivie par un dévorant sentiment de honte, par la seule élégance d’une vertigineuse mise en scène – plongeant son héroïne dans les tréfonds d’un cauchemar délirant, qu’il s’agit de conjurer à tout prix.

« Nina Wu »

Il y a aussi des situations plus délicates encore, plus douloureuses, par leur manière de nous rappeler des réalités absurdes et détestables. Dans notre monde actuel, « Benni » de Nora Fingscheidt nous met face à l’impuissance de notre société à gérer le sort d’une fillette de 9 ans en mal d’amour, contrainte à son âge de vivre recluse, en marge du monde, tant elle déroute, touche et terrifie par ses excès de violence – laissant ainsi sans solution les soignants, les tuteurs, la famille… Sans hésitation l’un des plus gros frissons de l’année.

« Benni »

Enfin, l’éclat très particulier d’ « Adieu les cons » d’Albert Dupontel est à la fois tragique et rassurant, dans sa capacité à faire le chemin inverse, de l’envie de mort au goût de la vie. Toute l’année, des personnages se sont ainsi battus pour se sentir vivants : on y a heureusement aussi croisé de la joie, comme la pépite de Gianni di Gregorio « Citoyens du monde », où des retraités rêvent d’une nouvelle vie. La nouveauté, la vivacité, s’est aussi exprimée à travers de nouveaux formats, comme le diptyque « Chained/ Beloved » de Yaron Shani, qui raconte une même séparation amoureuse du point de vue de l’homme, puis de la femme – jouant sur la notion de subjectivité pour mieux décrire la complexité de nos émotions.

Au fond, y a-t-il plus belle bande-son pour définir cette année particulièrement cinématographique que la chanson « What a life », entendue dans « Drunk » de Thomas Vinterberg ?

Que de merveilles à retenir en 2020, et pourtant seuls deux films ont – pour ma part – fait toute la différence. L’un est un enfer, l’autre est solaire. Deux propositions a priori radicalement opposées dans leur forme – et pourtant profondément complémentaires. Deux basculements entre le rêve et la réalité, deux voyages hallucinés aussi étranges que fascinants. L’un et l’autre ont en commun de résister, à leur manière, à la linéarité de la norme. Il ne s’agit d’ailleurs jamais de sortir des marges, mais justement de les revendiquer. Oui, même en 2020, le cinéma a continué de nous emporter !

1- LUX AETERNA de Gaspar Noé

La raison : Une métaphore de la crise de nerfs, qui culmine en moins d’une heure dans les méandres d’un cauchemar infernal. Tout converge pour créer les conditions d’un épuisement émotionnel, jouant d’abord sur l’effet de split-screen qui vient empêcher le regard de se fixer, puis l’aveuglant de flashs de lumières stroboscopiques. On en ressort ébloui, au propre comme au figuré, à la fois par l’énergie de cette expérience viscérale, implacable, et par l’effet de la persistance rétinienne.

2- ANTOINETTE DANS LES CEVENNES de Caroline Vignal

La raison : Ce “je ne sais quoi” que les autres n’ont pas, Antoinette l’a. Cette audacieuse maîtresse, dans tous les sens du terme, trace ici la trajectoire d’un personnage en miroir, sans doute moins naïf qu’il n’en a l’air. Au fond, qui trompe qui ? Si on se laisse d’abord séduire par la légèreté de la comédie, le film déjoue les pièges du « feel-good » movie, bifurquant tout à coup dans une direction inattendue. Et le spectateur d’assister, avec un peu de gêne, mais beaucoup de fantaisie, à la renaissance d’une “femme bis”, jusqu’ici cachée, qui se bat désormais pour exister.

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