En bref

Top 2022 : naufrages et rage de vivre

On annonce qu’ « en 2022, le cinéma français va mal ». Mais il ne va mal que pour ceux qui ne le regardent pas. Et confronte surtout spectacle et cinéma. Certes on n’a pas de grands effets spéciaux, moins de grandiloquence, mais des idées, de l’énergie et de l’inspiration. La vie elle-même est un spectacle. Il y a le burlesque de « L’Innocent » de Louis Garrel, la folle envie de vivre des « Amandiers » de Valeria Bruni Tedeschi, la sincérité brute de « Petite nature » de Samuel Théis, la paranoïa de « Méduse » de Sophie Levy, le mensonge vénéneux de « L’origine du mal » de Sébastien Marnier, la délicatesse de « Ouistreham » d’Emmanuel Carrère, comme la généreuse logorrhée de « La Maman et la Putain » de Jean Eustache (ressortie), dont les répliques n’ont pas si mal vieillies et se révèlent même quelquefois d’une extraordinaire modernité.

Hors de nos frontières, le phénomène « Sans filtre » de Ruben Östlund, Palme d’or méritée, est l’une de mes plus belles surprises (et plus belle projection) – particulièrement d’un réalisateur dont je n’attendais pas de miracle, après mon goût très modéré pour « The Square » et « Snow Therapy ». S’il en fallait un, voilà un excellent film-spectacle, en roue libre totale sur la lutte des classes, qui ne craint ni l’enlaidissement ni la théâtralité.

Tant d’autres que je pourrais citer : la finesse de « Close » de Lukas Dhont, « Les bonnes étoiles » de Kore-Eda Hirokazu, qui s’ouvre à un humour qu’on ne lui connaissait pas, « As bestas » de Rodrigo Sorogoyen qui n’a pas peur d’être radical, la fresque acerbe « Leila et ses frères » de Saeed Roustaee, ou encore la poésie facétieuse de « Contes du hasard et autres fantaisies » de Ryûsuke Hamaguchi.

En 2022, le cinéma n’a pas seulement été mon refuge, mais presque une thérapie. Plus que jamais, j’ai eu besoin d’éprouver et de ressentir, comme un écho à mes propres désarrois. Paradoxalement, j’ai aimé me laisser déborder par ces parallèles, créant à la fois une distanciation libératrice et une juxtaposition déchirante – lorsque les artifices de mise en scène s’évanouissent pour tenter de restituer la véracité d’une émotion, d’un sentiment, d’une confusion. Un miroir tendu à ce que la vie compte de pénible et de tourmenté, de tragique ou d’outrancier.

« Avec amour et acharnement », Claire Denis

Ce qu’est modestement parvenu à me transmettre le film de Claire Denis « Avec amour et acharnement », injustement détesté, parce que l’affliction inconsolable qui ronge son héroïne est un élan si dramatique, si maladroit, si désespéré. J’ai lu que le film était surjoué, impossible, voire inélégant. Mais la détresse ne s’encombre pas de dignité. Ce chaos intérieur, vomi des tripes et du cœur, peut-être faut-il l’avoir vécu pour saisir la vérité de cet égarement. Pas pour vous agacer donc, et clairement pas pour ses qualités intrinsèques, car non, ce n’est pas un film aimable. Mais je voudrais le retenir pour l’intensité qu’il met à exister, à crier, à cogner, à user l’amour jusqu’à la corde, et éprouver cette spontanéité parfois grotesque et misérable de la passion, bref, à l’énergie qu’il déploie pour se consumer.

Chez Rebecca Zlotowski, « Les enfants des autres » est une variation plus convenable de l’arrachement mais tout aussi douloureuse, directement inspirée de sa propre histoire, où une femme éprise d’un père tente de « faire famille » avec sa petite fille, mais échoue à trouver sa place face à la mère biologique. Autre vérité cruelle, la romance passionnée mais sans avenir des « Jeunes amants » de Carine Tardieu, dont l’acuité et la délicatesse proviennent d’une véritable histoire d’amour (celle de la mère de Solveig Anspach). Mais l’amour, heureusement, n’est pas que destructeur : il peut aussi se montrer dans sa grandeur d’âme, sans heurts malgré les frustrations ou les regrets, comme dans la « Chronique d’une liaison passagère » d’Emmanuel Mouret.

Cette nécessité de vivre et d’aimer avant que la mort ne nous attrape est tout particulièrement saisissante dans le « Vortex » de Gaspar Noé, impressionnant et épouvantable naufrage jusqu’à la dissipation de soi-même. L’urgence d’ « A plein temps » d’Eric Gravel peut d’abord sembler plus vaine. Mais dans ce film sous tension qui alterne très gros plans et course poursuite, le personnage combat le même ennemi : le temps. Celui qui est à rallonge pour aller et revenir du travail quand les transports en commun sont en grève, ou celui qui lui manque pour faire garder ses enfants. On arrive au bout du film essoufflé, sonné par la force de ce thriller domestique.

« Vortex » de Gaspar Noé

D’autres au contraire tentent par l’expérimental d’échapper au réel, mais se retrouvent à leur tour pris au piège d’un univers trouble et impossible. La planète crasseuse d’ « After Blue, paradis sale » de Bertrand Mandico est un nouveau repaire d’amazones craignant la tentation et le désir. J’aime comme le cinéaste continue d’explorer à fond son espace créatif, aux atmosphères toujours plus artificielles et envoûtantes. Mais ce qu’il avait atteint de profondeur dans « Les garçons sauvages » apparaît bien plus creux ici, comme si l’histoire assez peu consistante qu’il nous raconte ne servait au fond que de support à l’inventivité de son spectacle visuel.

« After Blue » de Bertrand Mandico

En contrepoint à cette artificialité, l’ambiance lascive et faussement indolente de « Pacifiction » d’Albert Serra n’en raconte pas davantage, mais nous plonge dans une lente et longue contemplation d’un monde en train de se perdre. Mais c’est de loin la mélancolie de Jerzy Skolimowski que j’ai préféré, dont l’âne de « EO » traverse à son tour les pires médiocrités humaines, jusqu’au vertige halluciné et stroboscopique.

Si je ne devais ainsi n’en retenir que 3 :

Sans filtre de Ruben Östlund
Pour sa critique « sans filtre » et démesurée sur la lutte des classes, qui ose tout et n’a peur de rien, jusqu’à l’overdose et l’engloutissement.

Vortex de Gaspar Noé
Pour la puissance de sa mise en scène, d’un simple réveil désynchronisé aux traversées tortueuses de l’appartement en split-screen, où chaque détail est une noyade dans un inévitable décrochage mental et physique, entre « Amour » et « Requiem for a dream » : vieillir, ce cauchemar.

Chronique d’une liaison passagère d’Emmanuel Mouret
Pour le charme fou et les joies simples de cette romance adultère, où deux corps se passent près du cœur. Par opposition, on aime que tout y soit si doux et mesuré, beau et élégant.

(et en bonus, la perdition d’ « Avec amour et acharnement » de Claire Denis, dont vous aurez compris qu’il m’habite, tout crispant soit-il).

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2 réflexions sur “Top 2022 : naufrages et rage de vivre

  1. Superbe bilan de l’année, de quoi faire taire ceux qui se lamente sur la vigueur du cinéma français. J’aurais aimé en voir davantage, d’ailleurs nombreux sont le titres ici mentionnés qui me font bien envie. Je les garde sous le coude pour une découverte à retardement. Comme on dit, mieux vaut tard,…
    Très bonne année Annabel.

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