Cannes 2023

76ème Festival de Cannes : l’épreuve de la frustration

Pour la première fois depuis 2015, je n’ai pas obtenu d’accréditation. Inutile, je pense, de décrire ma profonde déception, proportionnelle certainement à l’audace que j’ai eu toutes ces années de croire ce précieux sésame acquis à ma juste cause. C’est violent. Je n’ai pas eu le sentiment désagréable d’être « seulement » refoulée d’une fête hype d’où on ressort un peu vexée, mais punie, manifestement, de ne pas avoir été suffisamment convaincante pour prouver ma cinéphilie. A croire que, comme par magie, mon amour du cinéma se serait soudainement évanoui le 28 mai 2022. Effectivement, comment attester, de manière indiscutable, de sa régularité au cinéma quand on fait l’effort de payer chaque ticket d’entrée pour soutenir le travail des exploitants indépendants, au lieu de souscrire un abonnement illimité qui ouvrirait pour une poignée d’euros toutes les portes des salles de Paris ? Un argument, ai-je lu dans de nombreux témoignages, apparemment prioritaire cette année pour espérer recevoir le fameux badge.

Maigre consolation : la confirmation, en me renseignant, d’avoir été victime d’un changement de politique avéré du Festival, amenant à réduire de 30% le quota des accrédités de ma section. Je m’abstiendrai de tout commentaire pour éviter le piège des conclusions hâtives. Néanmoins, d’autres habitués comme moi, parfois membres actifs de ciné-clubs régionaux ou tout aussi dévoués envers une plus juste rétribution des cinémas d’art et essai, se sont ainsi vus refuser le badge.

A bien y réfléchir, la frustration de ne pas y être du tout pourrait sans doute être pire que celle d’y être « a minima ». L’avantage de bien connaître les rouages du Festival devrait me permettre, croisons les doigts, de participer tout de même à quelques projections… Telle Catherine Deneuve, souveraine sur l’affiche de la 76ème édition, je garde la tête haute et décide, malgré l’amertume, de prendre cette épreuve comme un avertissement, pour me rappeler le privilège immense que j’ai de pouvoir vivre ce Festival de l’intérieur depuis 8 ans. Par 4 fois, j’ai eu l’honneur surréaliste de faire partie des 2300 chanceux à découvrir en avant-première mondiale et avec l’équipe du film les futures Palme d’Or, dont « Une affaire de famille », « Parasite », « Titane » et « Triangle of sadness » – comme la chance d’y découvrir une version approximative et jusqu’à ce jour jamais remontré de « Mektoub, my love : intermezzo » qui fit scandale en 2019, certainement la projection la plus hallucinante et malaisante de toutes ces années confondues.

« L’été dernier » de Catherine Breillat

Forcément, difficile de s’extasier cette année devant une programmation dont je n’apercevrai qu’une infime partie. Pourtant, plusieurs annonces me font déjà tourner la tête. La Compétition Officielle cette fois encore regorge de noms familiers, dont Ken Loach et Kore-Eda Hirokazu, rarement décevants. Mais c’est davantage le retour inattendu de Catherine Breillat avec « L’été dernier » qui me réjouit tout particulièrement. Un certain goût pour le tabou et l’interdit, elle qui m’avait tant heurté par la perversité de son personnage dans « A ma sœur ». Un souvenir indélébile. Deux réalisateurs nous reviennent avec chacun deux projets, à la fois en Compétition et en Séance Spéciale : d’un côté Wim Wenders qui avait d’ailleurs reçu la Palme pour le sublime « Paris, Texas », et le cinéaste documentaire Wang Bing qui revient avec « Jeunesse », un quasi court métrage de 3h comme il sait si bien les faire (comparé à son précédent en 2018 qui durait environ 8h !). Et Wes Anderson ne peut que relever le niveau avec son « Asteroid city », après la déception de « French dispatch ». Ne pouvant probablement pas y accéder cette année, j’ai relativement peu étudié les autres sélections officielles (dont Un Certain Regard, écrin de beaucoup de pépites), mais j’ai tout de même noté la présence du brésilien Kleber Mendonça Filho avec « Portraits fantômes » : il m’avait enchantée en 2016 avec l’excellent « Aquarius » dont je prends souvent plaisir à me rappeler.

Avec de la chance, peut-être aurais-je aussi l’occasion d’aller faire un tour du côté de la Semaine de la critique ou de l’ACID, quoique cela me semble cette année un peu compromis…

Heureusement, j’aurai normalement plus de chance du côté de la Quinzaine des Cinéastes, dont la programmation est juste extraordinaire (comme c’est le cas chaque année, je ne compte plus les superbes découvertes que j’y ai faites, dont le brûlant « Ashkal » l’année dernière). Michel Gondry, Tarantino ou Cédric Kahn… mais par-dessus tout, les noms du coréen Hong Sangsoo et du français Bertrand Mandico (et son univers poisseux certes, mais tellement créatif depuis « Les garçons sauvages ») me donnent déjà la fièvre.

« Conann » de Bertrand Mandico

Avec ou sans accréditation, qu’importe je serai là, avec mes habitudes et mes rituels, comme chaque année depuis 8 ans. La frustration en plus oui, mais pas moins d’enthousiasme. Pour vivre avec la même énergie et la même envie, ces 10 jours au cœur de la plus grande célébration du cinéma. Que le Festival me veuille, ou pas.

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