Ovni cinématographique

EVOLUTION de Lucile Hadzihalilovic

NOTE 4/5

Nicolas, onze ans, vit avec sa mère dans un village isolé au bord de l’océan, peuplé uniquement de femmes et de garçons de son âge. Dans un hôpital qui surplombe la mer, tous les enfants reçoivent un mystérieux traitement. Nicolas est le seul à se questionner. Il a l’impression que sa mère lui ment et il voudrait savoir ce qu’elle fait la nuit sur la plage avec les autres femmes. Au cours des étranges et inquiétantes découvertes qu’il fera, Nicolas trouvera une alliée inattendue en la personne d’une jeune infirmière de l’hôpital…

Nous voici happés. Littéralement avalés, par cette mer/mère aux allures fantasmagoriques, presque hallucinatoires. A la fois  aquatique et organique, « Evolution » est une œuvre multiple. Un monument de cinéma, inévitablement, d’une audace trop rare, renchérit par une précision plastique absolument renversante. Fascinante. Saisissante. Lucile Hadzihalilovic sait comment piéger les enfants crédules du cinéma que nous sommes : en nous attirant, avec force gourmandise artistique, vers le poumon médusant d’un cauchemar paradoxalement poétique.

evolution fonds marins

Le film annihile toute notion de temps et d’espace, filmant en plans fixes et rapprochés, comme un regard menaçant veillant à ne surtout pas nous laisser nous échapper. Dans ce monde hors-du-temps, qui n’appartient ni au présent, ni au passé, le spectateur tremble alors autant que le petit Nicolas à l’idée de découvrir qu’il pourrait, probablement, s’agir du futur. Noyé dans cette eau quasi amniotique, qui revient comme un thème récurrent, le film met en scène avec une précision pratiquement clinique un quotidien aussi terrible que terrifiant, habité par une armée de génitrices désincarnées, pâles, inexpressives, presque vaporeuses. Dans cet univers désertique, dénué d’hommes et de fillettes, elles sont omniprésentes, comme tentaculaires. Ni très tendres. Ni véritablement méchantes. Mais que deviennent donc ces garçons, à l’aube de leur adolescence ? « Evolution » raconte, de manière définitivement disruptive, la relation ombilicale du fils et de la mère, tendue à l’extrême proximité. Un peu psychanalyste par nature, sans pour autant le revendiquer, le film analyse une forme de séduction filiale fondée sur ce que la mère projette de son propre rapport au masculin. Naturellement édifiant. Evidemment dérangeant.

evolution plage

Outre l’émotion visuelle, inspirant autant de stupeur que d’admiration, parfois de l’indignation, la cinéaste joue sur nos peurs primaires (le silence, la nuit, la mort, le sang…) avec un sadisme ultra sensoriel. Ainsi, chaque image devient une forme de douleur pour le spectateur, telle une expérience en quatre dimensions, tout à la fois visuelle, verbale, physique et mentale – maintes fois éprouvé, d’abord par le dégoût ressenti à la viscosité écœurante d’un repas, puis par le malaise d’une orgie horrifique, jusqu’au mal de ventre (réel) d’assister, contraint, à une opération par césarienne. Le film est comme un électrochoc. Un dernier rempart à la métamorphose qui s’opère, transformant l’apparente insignifiance en dangereuse matérialité. On ressent alors, comme milliers de frissons, l’eau qui s’infiltre des murs de cet énigmatique hôpital délabré, ou la sueur sur le front paniqué de l’enfant.

evolution hopital

Dans ce décor radicalement apathique, de la maison dépouillée à la chambre médicale défraîchie, Hadzihalilovic s’approprie un rapport au corps quasiment scientifique, renforcé par une ambiance générale baignée d’une tendresse toute chirurgicale. Ces créatures sont-elles même femmes ? En semant le doute, Nicolas incarne justement cette « évolution » dont il est question : celle de l’espèce humaine, bien sûr, celle d’une certaine idée de l’émancipation féminine, peut-être, mais également du passage de l’enfance à l’adolescence, dont on chercherait à percer le mystère.

Provocatrice, la réalisatrice fait naître un étrange sentiment de révolte, paradoxalement totalement aspiré par la force motrice de l’atmosphère-même ;  ou plutôt, assujetti au pouvoir remarquablement magnétique et esthétique de l’œuvre. Exquisément subversif.

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