Cannes 2017/Cinéma vérité

LE RIRE DE MADAME LIN de Zhang Tao

NOTE 2,5/5

SORTIE EN SALLES LE 27 DÉCEMBRE 2017

Dans un village du Shandong, une vieille paysanne fait une chute. Immédiatement, ses enfants en profitent pour la déclarer inapte et l’inscrivent malgré elle dans un hospice. En attendant qu’une place se libère, la doyenne séjourne chez chacun de ses enfants, alors qu’aucun ne veut la prendre en charge. Elle voyage ainsi de famille en famille, tandis que son état de santé et ses rapports familiaux se dégradent. Un rire désespéré et maladif finit par poindre chez cette vieille femme délaissée.

Une cérémonie locale striée de musique traditionnelle chinoise sature l’espace sonore. Et tout à coup le silence. Comme un dernier souffle de vie avant une petite mort. Dans cet espace à huis-clos, coincée dans des plans étriqués et sombres, la caméra réduit la focale à l’essentiel, comme pour amplifier sa solitude et son déclin. Et dans ce calme mortifère, le moindre bruit ordinaire d’un plastique qu’elle manipule se transforme en un grondement sévère. A travers le portrait singulier du personnage de Madame Lin, Zhang Tao observe la cruauté universelle de la fin de vie, et l’isolement des personnes âgées. En ce sens, l’humeur dont il est question n’a évidemment rien de risible. Surtout qu’à cette situation gênante, le cynisme se substitue au chagrin.

Loin des poncifs chaleureux d’une famille aimante, « Le rire de Madame Lin » est ainsi ponctué d’une brutalité sourde mais glaçante ; notamment parce qu’il s’agit d’attendre la mort  : celle d’un résident de l’hospice pour y prendre sa place, et celle de la mère. Ce qui pourrait être traité avec humour et second degré est dépeint avec dépit et colère, tant le devenir de cette matriarche malade est devenu à la fois prégnant, obsédant. Une réalité froide et presque documentaire, opposée à un imaginaire fictionnel qu’on apprécierait plus réconfortant.

Il faut dire que cette Madame Lin est certes émouvante par la vieillesse et la fragilité qu’elle renvoie, mais agaçante, aussi. Sa manière désincarnée d’être présente, qui la transforme en fardeau encombrant, fait d’elle une masse immobile et muette qu’on trimbale comme un meuble de maison en maison, de pièce en pièce. Jusqu’à remplacer la tendresse des gestes par la dureté des mots. Un peu démonstratif sur le « poids » que sont les parents à l’aube de leur mort, mais aussi désespéré sur la fatalité du sort, quoiqu’il arrive inévitable.

Naturellement, la question de l’humanité est posée. Lorsque les effets de l’âge ravagent jusqu’à son intégrité physique, d’une incontinence humiliante comme de l’incapacité à retenir son rire inexplicable, et jusqu’à être traitée comme un animal, que reste-t-il de la dignité ? Or le mépris et l’ingratitude des enfants ne peuvent pas s’interpréter avec une seule vision manichéenne, mais constellée de nuances. Il y a l’amour et la contrainte de s’occuper d’elle, l’amour et le prix que cela coûte de la soigner, l’amour et ses propres enfants à entretenir.

Au-delà du cas de Madame Lin, c’est donc un règlement de compte familial qui s’opère. On s’invective ici sur le patrimoine, sur les sommes dépensées ou prêtées, sur les biens matériels possédés ou espérés. Et de ces reproches et jalousies domestiques remonte à la surface une peur primaire : celle de la perte, au propre comme au figuré. Au fond, le spectre de l’argent est d’abord un conflit de générations. Il y a cette mère qui a donné vie à ses enfants, qui ont eux-mêmes vu naître les leurs, puis qui deviennent à leur tour grand-parents. C’est la construction d’une descendance qui succède à l’ancienne génération mais qui reproduira les mêmes destins. Troublante mise en abyme d’une mère qui regarde sa fille sermonner la sienne, qui lui demande de s’occuper de son bébé… Ainsi repliée sur elle-même, Madame Lin est le témoin bienveillant de trois générations incapable de se parler, aussi bien que leur sujet d’altercation : elle est à la fois le problème et la solution.

Dans cette idée, les plans fixes et le « scène après scène » renforcent l’éclatement de cette famille divisée, faisant du spectateur l’autre témoin d’une histoire délivrée en pointillés plutôt que comme un tout ; mais évitent en même temps le drame intime lourdingue et excessif. Alors, il faut bien rire : puisque les mots sont incompris, et qu’il n’y aura bientôt plus rien à dire…

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